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Ambassadrice de l’Etat d’Érythrée en France, Hanna Simon est une femme au physique doux mais au caractère fort : éduquée en Ethiopie au lycée français, elle s’engage très jeune au sein de la guérilla indépendantiste de son pays d’origine, l’Érythrée. Au fil de sa carrière, Hanna Simon devient un personnage clé de la diplomatie érythréenne.

Enfance, guérilla, carrière, réconciliation avec l’Ethiopie et potentiel touristique de son pays, voici un tour d’horizon livré dans son bureau d’ambassadrice à Paris pour Erythrée-voyage.fr

Hanna Simon, vous avez grandi en Ethiopie, et pourtant vous avez depuis l’enfance une identité érythréenne très forte ?

Mes parents sont arrivés en Ethiopie car ils ont fui les Anglais au pouvoir à Asmara. Mon père était soldat pour le compte de l’administration coloniale anglaise (NDLR mise en place suite à la défaite italienne de 1941) mais il ne supportait pas la discrimination : par exemple, les « indigènes » devaient se contenter de sandales fabriquées à partir de vieux pneus, au lieu des bottes de soldats réservées aux Anglais. Comme il faisait entendre sa voix parmi les soldats érythréens, cela lui a valu d’être surveillé de près par les Anglais, et il a préféré quitter Érythrée.

Mais même en habitant à Addis-Abeba, nous avons toujours été éduqués dans l’idée que nous étions Erythréens. La plupart de la génération de mes parents, très patriote, n’a jamais accepté l’identité éthiopienne et a toujours rêvé de récupérer son identité écrasée.

Au moment de l’annexion de l’Érythrée par l’Ethiopie, les deux pays étaient à des niveaux différents de développement : la société éthiopienne était encore féodale alors que la société érythréenne avait déjà atteint un niveau de développement quasiment comparable à celui de l’Italie.

A la maison, nous avons été élevés dans la plus pure tradition érythréenne avec un respect particulier pour le père. L’aîné de la famille est dévoué à son service, pour le servir à table ou préparer ses costumes par exemple. Ce rôle est passé d’enfant en enfant au fur et à mesure que les aînés quittaient le nid familial. Nous devions aussi laver chacun notre linge et personnellement j’étais chargée de la vaisselle, j’en profitais pour casser les assiettes que je n’aimais pas !

A côté de ça, mon père considérait que l’éducation était la chose la plus importante dans la vie et il a fait le choix d’envoyer tous ses enfants (nous étions onze et je suis la neuvième) étudier au lycée franco-éthiopien d’Addis-Abeba. Au fil des années, plusieurs de mes frères et sœurs sont partis en France grâce à des bourses d’études supérieures.

En 1961, quand commence la lutte pour l’indépendance, la famille est en Ethiopie. A-t-elle des échos de la guerre en cours ?

Depuis l’époque où j’ai commencé à comprendre mon entourage, je me rappelle que  notre père nous répétait toujours que l’Erythrée serait indépendante un jour et que nous irions faire notre vie là-bas. D’ailleurs, nous étions punis s’il nous entendait prononcer un mot en amharique [principale langue éthiopienne] à table !

Il rapportait à la maison toutes les coupures de presse qui parlaient de la lutte en Érythrée. Il est même rentré une fois avec une coupure du journal Le Monde alors qu’il ne parlait pas français pour que nous la traduisions. On célébrait ensemble toutes les victoires érythréennes, petites ou grandes. Il nous offrait à cette occasion un coca-cola, un plaisir exceptionnel à l’époque !

Nous nous rendions aussi parfois en Érythrée. Chaque été, ma mère partait soigner son asthme grâce à l’air pur d’Asmara. Elle partait toujours avec la petite dernière ainsi qu’un ou deux autres enfants, à tour de rôle. J’y suis allée deux ou trois étés durant mon enfance. Là-bas, nous rencontrions la famille qui nous parlait aussi des progrès de la lutte.

Comment finissez-vous par rejoindre très jeune les forces indépendantistes ?

A la chute d’Hailé Sélassié, j’étais une élève brillante au lycée. Je me tenais loin de la politique. Mais fin 1977, le régime du Derg s’est lancé dans une politique de terreur impitoyable. Les soldats tiraient dans la foule des étudiants qui manifestaient. Les lycéens n’étaient pas à l’abri des balles perdues. Mon frère ainé qui était engagé en politique a manqué plusieurs fois de se faire assassiner.

Cette atmosphère a décidé mes parents à essayer de mettre à l’abri les 3 plus jeunes. Nous sommes partis avec ma mère pour Asmara. A cette époque, le seul moyen d’aller vers l’Erythrée était par avion. Une fois en Erythrée où nous avons rejoint un de mes frères ainés, nous nous trouvions dans une situation pire encore qu’à Addis Abeba :  il fallait donc fuir. La sortie d’Asmara a été très difficile en raison des barrages routiers tenus par des militaires. Nous avons quand même réussi à passer vers les zones libérées par les combattants Erythréens. Nous sommes sortis d’Asmara déguisés en villageois et avons gagné la ligne de front. Mon père est resté à Addis Abeba pour le travail et je ne l’ai jamais revu puisqu’il est décédé 3 ans plus tard, sans que nous ayons pu lui dire convenablement au revoir.  

A partir des zones libérées, ma mère a décidé de nous mettre à l’abri en France où nous pourrions continuer nos études.

J’ai refusé net : ils m’avaient appris à être Érythréenne, je devais donc servir mon pays et m’engager dans la lutte de libération, sinon j’aurais eu honte de revenir une fois Érythrée indépendante ! Contre l’avis de ma mère, j’ai rejoint l’armée avec quatre de mes frères et sœurs. Deux de mes frères n’en sont jamais revenus

Quel rôle avez-vous joué au sein de la lutte armée ?

En arrivant, j’ai d’abord suivi la formation des nouvelles recrues pendant 6 mois à 7 mois. Comme je faisais partie des combattants les plus éduqués, on m’a d’abord assignée à la banque du front. C’est à ce moment que j’ai découvert toute la diversité ethnique et religieuse de mon pays que je ne connaissais que de loin.

Un an plus tard, les combats ont redoublé car les Ethiopiens étaient aidés des Soviétiques et nous subissons de lourdes pertes. J’ai donc été assignée au front combattant pendant 4 ans. Malgré plusieurs blessures, j’ai survécu et je me suis même découvert un talent insoupçonné pour la chose militaire !

Après le front, j’ai rejoint le département d’information aux écoutes radios. J’étais chargée de suivre les informations internationales pour capter ce qui se disait sur la Lutte. Comme une agence de presse, nous rédigions des analyses, des revues de presse et des bulletins hebdomadaires à destinations des combattants. J’ai terminé responsable du département d’écoute radio quelque temps avant l’indépendance.

Après la Lutte, vous continuez de servir votre pays … jusqu’à aujourd’hui ?

A l’indépendance, j’ai pris le poste de directrice au ministère de l’information, mais je n’avais pas abandonné mes souhaits de carrière scientifique. J’ai vite demandé à être transférée au ministère des ressources marines pour devenir biologiste marine.

Mais le ministère des affaires étrangères m’a repérée et je suis finalement devenue directrice d’une partie de la section Europe, puis de la section Amérique. Fin 1999, j’ai été nommée ambassadrice auprès de l’Union Européenne et du Bénélux, puis en 2001, ambassadrice en France et à l’UNESCO, pour créer la représentation diplomatique en France. De 2006 à 2014 je suis retournée vivre en Erythrée pour  prendre la tête de la direction générale des Erythréens à l’étranger.

Je suis ensuite revenue pour un deuxième mandat d’ambassadrice à Paris, qui touche à sa fin. Je retourne en Érythrée en juillet (2019) pour prendre un autre poste au ministère des affaires étrangères.

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Parlons maintenant de la réconciliation surprise entre l’Erythrée et l’Ethiopie. Comment avez-vous vécu ce retournement de situation ?

La réconciliation a été une énorme surprise pour tout le monde. J’ai passé toute ma carrière de diplomate à tenter d’expliquer les torts causés à l’Erythrée par l’Ethiopie et leurs alliés américains. J’ai ressenti un peu d’hésitations en Erythrée à l’arrivée d’Abiy Ahmed car il a été coopté par un système qui était notre ennemi. 

Le discours de notre président le 20 juin a été un moment de grande émotion. [Isaias Afwerki annonce l’envoi d’une délégation en Ethiopie pour parler de paix]. Je prenais l’avion pour le Maroc à ce moment-là et je n’ai pas pu écouter le discours. J’ai trépigné jusqu’à l’arrivée où j’ai enfin pu prendre connaissance de l’intégralité du discours sur mon téléphone  grâce au wifi de l’aéroport !

C’est drôle comme on reste militaire toute sa vie même après des années. Ce discours m’a fait penser à une attaque de flanc lancée après des décennies de confrontation frontale.

Où en est le processus de réconciliation aujourd’hui ?

Le premier ministre Abiy Ahmed paraît sincère dans sa volonté de mener la paix à terme.

Mais la réconciliation sera lente, car nous devons composer avec la méfiance des Tigréens qui habitent les zones frontalières avec l’Erythrée. Depuis qu’ils ont perdu le pouvoir en Ethiopie, ils se replient sur leur territoire. Cette méfiance ralentit l’évacuation des forces armées éthiopiennes des zones frontalières dévolues à l’Erythrée selon les accords d’Alger. Nous devons être prudents et patients sur le sujet des frontières afin d’éviter l’éclatement d’une nouvelle guerre dans la région

Cependant, Abiy Ahmed a su constituer un capital confiance et a stabilisé son pays. Nous voulons et nous avons besoin d’une Éthiopie stable pour avancer sur le chemin de la paix. Mais ce processus est encore devant nous et la réconciliation des populations est un préalable indispensable.

Quels ont été les bénéfices de cette paix nouvelle pour l’Erythrée ?

L’ouverture de la frontière a permis de faire baisser de manière importante le coût de la vie en important des produits éthiopiens. Les Érythréens sont plus heureux et plus optimistes pour l’avenir maintenant que le processus de paix est déclenché.

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Et concernant le service militaire obligatoire pour les jeunes Erythréens qui pèse lourdement sur l’économie érythréenne ?

Je rappelle que la démobilisation a toujours eu lieu même pendant la crise avec l’Ethiopie. Nous cherchons à offrir des opportunités économiques pour les démobilisés, en les recrutant dans la fonction publique par exemple. D’ailleurs le salaire minimum y a été porté à l’équivalent de 120€. L’effort de démobilisation va se poursuivre mais on ne peut le faire que lentement et progressivement, au fur et à mesure que la confiance se construit avec l’Ethiopie.

Le président Macron s’est rendu en Ethiopie il y a quelques semaines. A votre avis, quel rôle peut jouer la France dans ce processus de normalisation ?

Jusqu’à présent, la France n’a joué aucun rôle dans la réconciliation. Historiquement, elle s’est toujours alignée sur la politique américaine de soutien total à l’Ethiopie. Si la paix se consolide, la France sera obligée de travailler avec l’Erythrée aussi, notamment dans le cadre de la paix régionale que nous essayons de construire avec l’Ethiopie, Djibouti, le Soudan, mais aussi le Soudan du Sud et le Somaliland.

Je souligne aussi que la présence de la France à Djibouti est un élément de stabilité qui est essentiel pour nous.

L’Erythrée a un potentiel touristique qui peut être un levier majeur de son développement futur. Quels sont les objectifs de l’Erythrée en matière de tourisme ?

La période de paix entre 1993 et 1998 a vu l’émergence d’une politique touristique. Nous avions posé les bases d’un tourisme durable.

Il existe en Erythrée une sorte de loi Littoral qui protège le bord de mer de l’appétit des investisseurs qui souhaiterait bétonner nos côtes.  Le littoral appartient à tous les Erythréens et doit être protégé. La priorité de l’Erythrée est bien évidemment la sécurité mais le ministère du tourisme réfléchit aux moyens de relancer le tourisme, prioritairement autour des principaux sites : Asmara, Massawa, Adulis et les hauts plateaux, mais aussi autour du parc national de Filfil Solomuna. L’ouverture d’autres zones aux touristes comme le superbe désert des Danakil prendra du temps. Il faut que le processus de paix soit consolidé et que la sécurité soit assurée.

Avez-vous senti un changement avec le récent classement d’Asmara au patrimoine mondial de l’humanité par l’UNESCO ?

Aujourd’hui quand je parle d’Asmara, les gens savent où c’est ! Le classement a permis de faire découvrir Asmara au grand public et d’avoir un peu plus de touristes sur place mais nous devons rénover et étoffer l’offre hôtelière pour bien les accueillir. 

L’UNESCO va allouer des fonds pour restaurer les bâtiments historiques d’Asmara. Nous préparons également avec eux une collecte publique de fonds pour contribuer à cette rénovation d’ampleur.

Malgré des exploits militaires retentissants, la lutte armée reste encore très peu connue chez nous.  Quid du tourisme mémoriel sur les lieux majeurs de la lutte comme Afabet ou Nakfa ?

Le tourisme mémoriel n’est pas encore très développé mais c’est une idée intéressante. J’ai adoré visiter Verdun en France. Il me paraît essentiel de transmettre cette mémoire aux jeunes générations qui n’ont pas connu la lutte pour l’indépendance. Nous devons investir beaucoup pour proposer quelque chose d’intéressant sur ce sujet. Je rêve que les petits Érythréens visitent ces lieux d’Histoire comme les écoliers Français visitent Verdun !

Nous tenions à remercier Hanna Simon pour le temps qu’elle nous a consacré. Son parcours extraordinaire est emblématique de la génération d’Érythréens qui a lutté pour obtenir l’indépendance

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