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Contrairement à la plupart des pays africains, l’indépendance de l’Érythrée est très récente. Elle date seulement de 1993 quand un référendum a approuvé à 99% l’indépendance de l’Érythrée. Ce Seule la victoire militaire des indépendantistes en 1991 sur l’armée éthiopienne rend possible ce référendum.

L’indépendance de l’Érythrée a été conquise dans le sang après 30 ans de guerre. Tout démarre à la fin de la seconde guerre mondiale alors que les anglais sont maîtres de l’Érythrée. Présente depuis la défaite italienne en 1941,  l’administration britannique se veut provisoire et cette dernière veillera à limiter le coût de l’occupation.

Les autorités anglaises mettent fin aux injustices les plus criantes du système colonial. Elles suppriment le système d’apartheid et ouvrent totalement l’enseignement aux Érythréens. Les anglais permettent l’émergence d’une vie politique libre : légalisation des partis et des syndicats, proclamation de la liberté de la presse. Érythrée découvre alors l’exercice de la démocratie moderne. Les premiers partis politiques se forment rapidement, la plupart sur des bases confessionnelles chrétiennes ou musulmanes.

Cependant, la présence anglaise aura un effet néfaste sur l’économie érythréenne. Surpris par le niveau de développement et la qualité des infrastructures, les Anglais, se livrent à un pillage en règle sous couvert de réparations de guerre. Ils démontent usines et infrastructures pour les envoyer dans les colonies anglaises, principalement au Kenya. Ce pillage met un frein brutal au développement économique de Érythrée et hypothèque son avenir.

Le refus de l’indépendance de l’Érythrée et le mariage forcé avec l’Ethiopie

Après la victoire de 1945, les Alliés redessinent les frontières des pays vaincus. Le tour de l’Érythrée vient en 1947 avec la création d’une commission réunissant les 4 grandes puissances (URSS, USA, Britanniques et Français) pour statuer sur son sort.

Érythrée rentre alors dans une période trouble mélangeant violence politique et violence crapuleuse. Les partisans de l’indépendance (principalement musulmans) et ceux du rattachement à l’Ethiopie (majoritairement chrétiens) s’affrontent dans la rue. Parallèlement, les campagnes connaissent un mouvement de brigandage d’ampleur qui s’en prend aux colons italiens. Confrontée à ces troubles, la commission des 4 puissances est incapable de statuer et se dessaisit du sujet au profit de l’ONU en 1948. Les tergiversations continuent au sein de l’ONU jusqu’en 1950, personne ne sachant quoi faire de ce petit territoire si divisé.

Finalement, la solution viendra des Etats-Unis qui vont faire de l’Érythrée un pion dans la Guerre Froide. Les Américains proposent que l’Érythrée soit rattachée à l’Ethiopie sous la forme d’une fédération laissant une autonomie importante aux Érythréens. Derrière une démarche apparemment généreuse, les USA veulent empêcher qu’une Érythrée indépendante passe dans l’orbite de l’URSS. La solution de la fédération permet donner cette région stratégique à l’Ethiopie, un allié sûr qui se montrera reconnaissant.

Le 2 décembre 1950, la résolution 390 votée par l’ONU entérine la solution américaine. Contrairement aux autres colonies italiennes, les grandes puissances refusent l’indépendance à l’Érythrée. Les Érythréens contractent donc un mariage forcé avec le voisin éthiopien.

Le début du soulèvement national pour obtenir l’indépendance de l’Érythrée

La fédération est proclamée le 15 septembre 1952. Érythrée se dote d’un drapeau et d’un parlement distinct qui a autorité sur les affaires locales et la police. De la part des Éthiopiens reconnaissants, les USA héritent de la base radio de la marine italienne à Asmara. Ils en feront l’un des centres d’écoute et d’espionnage les plus importants de la Guerre Froide.

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L’empereur éthiopien, Hailé Sélassié

Satisfaits de leur dotation, les américains laissent à Hailé Sélassié les mains libres en Érythrée. Ce dernier gouverne alors en despote absolu un empire resté féodal et entreprend de mettre au pas sa nouvelle conquête. Le régime étouffe les libertés civiles et l’autonomie érythréenne par la terreur. Hailé Sélassié peut alors procéder à l’annexion pure et simple de Érythrée en 1962 dans le silence de l’opinion mondiale.

La mainmise éthiopienne provoque une réaction nationaliste dès les années 1950. Aux premières manifestations pacifiques, le régime répond par une répression sanglante. Cette réponse brutale convainc les patriotes érythréens que seule la lutte armée pourra rendre l’indépendance volée. Les premiers indépendantistes érythréens sont des musulmans formés à l’école pan-arabe du nassérisme et du FLN algérien. Ces derniers forment le Front de Libération Erythréen (ELF)  en juillet 1960. Le 1er septembre 1961, les guérilleros de l’ELF tirent les premiers coups de feu contre les forces de police. C’est le début d’une lutte armée sans merci qui durera 30 ans.

La lutte contre le régime d’Hailé Sélassié

Les dix premières années de lutte voient les rangs de l’ELF se grossir d’érythréens de toute provenance. Les autorités éthiopiennes accentuent alors leur politique de répression des populations civiles. Ceci pousse de nombreux Érythréens à trouver refuge au Soudan dans des camps de réfugiés insalubres.

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Cependant, les dissensions ethnico-religieuses croissantes au sein de l’ELF entraînent l’explosion du mouvement. Le front de libération du peuple Erythréen (EPLF) apparaît en 1973 sous la houlette d’Isaïas Afwerki pour concurrencer l’ELF. Une guerre civile s’ensuit alors entre les deux mouvements rivaux. Elle aboutit au partage du pays en zones d’action : à l’EPLF Keren et le nord, à l’ELF tout le reste de Érythrée.

A cette époque, les deux mouvements de libération se sont affranchis du nassérisme et adoptent un modèle idéologique proche de la Chine communiste. Ils professent alors le dépassement des divisions ethniques et religieuses et la révolution agraire pour donner la terre au peuple. Cependant, aucun soutien extérieur ne se manifeste pour cette lutte. Aucun pays ne s’engage officiellement à soutenir la lutte pour l’indépendance.

A l’inverse, les USA soutiennent l’Ethiopie sans réserves. Ils fournissent du matériel de guerre et encadrent l’armée éthiopienne. Malgré ce soutien, l’armée éthiopienne commence à reculer sous les coups de la guérilla. La répression aveugle et son cortège d’exactions prive le régime de tout soutien dans la population érythréenne.

La décomposition de l’armée éthiopienne en Érythrée se double d’une décomposition politique en Ethiopie. Les mouvements nationalistes sont tout près de la victoire au tournant de 1975. L’indépendance de l’Érythrée semble alors à portée de main.

Le repli stratégique et la victoire finale

Mais lassée du pouvoir autocratique et brutal d’Hailé Sélassié, la société éthiopienne est en pleine effervescence. De nombreuses manifestations éclatent donc à Addis-Abeba tout au long de l’année 1974 pour dénoncer le gouvernement. Profitant de l’état d’anarchie du pays, des officiers militaires marxistes regroupés en comité (le Derg) organisent un coup d’état. Hailé Sélassié est renversé le 12 septembre 1974 et le chef du Derg, Hailé Mariam Mengitsu, est ensuite porté au pouvoir.

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Les femmes sont des combattantes à part entière

En Érythrée, les mouvements nationalistes profitent de la déliquescence éthiopienne pour libérer 95% du pays en 1975 et assiéger Asmara, dernière étape avant la victoire finale. Cependant, le Derg n’entend pas abandonner la partie. Mengitsu rejoint le bloc soviétique et reçoit en échange des quantités énormes de matériel militaire russe et plusieurs centaines de « conseillers » militaires.

Fort de ce nouveau soutien, le Derg lance à partir de 1976 une série d’offensives très dures contre les nationalistes érythréens. En 1978 l’offensive la plus importante parvient à détruire les forces de l’ELF tandis que l’EPLF doit effectuer sa version de la « Longue Marche » pour se concentrer sur son bastion de Nakfa dans les montagnes du nord-ouest érythréen. C’est à Nakfa que l’EPLF parviendra à résister aux offensives éthiopiennes qui se succèdent. Le nom de cette ville deviendra le symbole de la résistance et du courage des Érythréens.

L’EPLF profite de cette période pour prendre l’ascendant sur un ELF affaibli. Un deuxième guerre civile en 1982 permet de chasser l’ELF qui se réfugie au Soudan et doit cesser toute activité en Érythrée. Cette guerre civile est menée en coopération avec les forces du Front de Libération du Peuple Tigray (TPLF),  un mouvement du nord de l’Ethiopie en lutte contre le régime du Derg et qui se révélera un allié précieux.

Sur le terrain, l’EPLF crée un réseau administratif et éducatif souterrain qui prend en main la vie des villages et des villes sous occupation. L’EPLF y impose son programme avec un certain succès : partage des terres, démocratie, égalité des sexes, alphabétisation deviennent des thèmes familiers aux Érythréens.

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Déroute éthiopienne à Afabet

En 1986, le régime du Derg est à bout de souffle et le statu quo s’installe. Cependant, la guerre et les sécheresses répétées ont créé une situation humanitaire effroyable : 365 000 érythréens ont dû fuir pour le Soudan où ils s’entassent dans des camps insalubres. Sur place, le Derg détourne l’aide humanitaire occidentale pour nourrir ses soldats.

A cette date, l’EPLF est devenu une force redoutable. Privé de soutien extérieur, l’EPLF a mis sur pied des ateliers clandestins qui fabriquent ou réparent tous les produits nécessaires pour la guerre, de la sandale à la Kalachnikov en passant par les radios.

En 1988, l’EPLF brise le statu quo en remportant une victoire décisive à Afabet qui raye 3 divisions éthiopiennes de la carte et permet de libérer le nord et l’ouest de Érythrée. En février 1990, Massawa est libérée ce qui coupe l’approvisionnement maritime de l’armée éthiopienne. L’ultime bataille livrée le 21 mai 1991 à Dekemhare, permet de chasser l’armée éthiopienne d’Érythrée. L’EPLF peut alors rentrer dans Asmara sans combat, au milieu d’une liesse populaire indescriptible.

Le 24 mai, les forces du TPLF rentrent à Addis-Abeba et chassent Mengitsu du pouvoir ouvrant la voie à l’indépendance érythréenne. En juillet 1991, l’EPLF forme le gouvernement provisoire qui préparera l’indépendance de l’Érythrée, obtenue après 30 ans de lutte et 65 000 morts.

La construction d’une nouvelle nation sur les ruines du passé

Déjà indépendante de facto grâce à sa victoire en 1991, Érythrée cherche ensuite à obtenir la reconnaissance de l’ONU. L’organisation impose donc la tenue d’un référendum pour valider l’indépendance de l’Érythrée. Le vote a lieu en avril 1993 et 99,8% des votants se déclarent en faveur de l’indépendance. En conséquence, le nouvel état est proclamé le 24 mai 1993. L’indépendance de l’Érythrée suscite de grands espoirs. L’EPLF apparaît alors comme une force pragmatique et attachée aux principes démocratiques.

Isaïas Afwerki au référendum de 1993

Le pays est alors en ruines et les infrastructures sont détruites. Les routes ont été minées et les rails de chemin de fer ont été arrachés pour garnir les bunkers. L’armée éthiopienne a détruit le peu d’industries laissées par les britanniques. La famine fait toujours des ravages : 85% des érythréens dépendent de l’aide alimentaire pour survivre.

La tâche qui attend l’EPLF et son chef, désormais président de la république, Isaïas Afwerki est immense. L’EPLF quitte ses habits militaires en 1994 et se transforme en Front du Peuple pour la Démocratie et la Justice (PFDJ). Le parti s’installe au pouvoir pour une période transitoire avant la mise en place d’une constitution et la tenue d’élections libres.

Mais une fois au pouvoir, le parti n’arrive pas à se défaire d’une certaine méfiance vis-à-vis de l’étranger, héritée de 30 ans de lutte solitaire. Alors que le besoin de reconstruction est immense, le pouvoir restreint l’action des organismes internationaux et préfère recourir à ses propres forces. En 1994, un service national obligatoire est mis en place. Il enrôle tous les jeunes Érythréens pour la reconstruction du pays.

Sur le plan politique, les travaux sur la constitution démarrent en 1995 mais excluent les partis rivaux du PFDJ, toujours illégaux. En 1997, la constitution est enfin prête. Les élections prévues pour l’entériner sont programmées. Cependant, les tensions avec l’Ethiopie entraînent un report sine die des élections.

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La guerre de 1998 – 2000 entre l’Ethiopie et l’Érythrée

La ruineuse guerre frontalière de 1998 – 2000

En effet, les relations avec l’Ethiopie du TPLF, initialement excellentes, se tendent considérablement dans les années 1990. Les points de friction se multiplient, le plus symbolique étant le replacement du Birr éthiopien par la monnaie érythréenne, le nakfa, en 1997. En mai 1998, des affrontements dans la ville frontière de Badme dégénèrent alors en guerre ouverte. Cette guerre durera jusqu’en 2000 et les affrontements très durs auront un coût humain élevé : 80 000 morts et 750 000 déplacés côté érythréen.

L’accord d’Alger en décembre 2000 met fin au conflit sous la médiation de l’ONU. Mais cette guerre a aussi porté un coup mortel à la fragile économie érythréenne. Le report du fret maritime éthiopien vers Djibouti ruine les ports de Massawa et d’Assab.

L’état de guerre a cependant entraîné un raidissement sensible du pouvoir. Le 19 septembre 2001, profitant de l’émotion soulevée par les attaques du 11/9, le président Afwerki décide de verrouiller le pays. Les membres réformateurs du PFDJ et des journalistes indépendants sont jetés en prison. La plupart ne survivront pas aux conditions d’emprisonnement très dures qu’ils devront subir. Plus aucune voix dissidente ne peut plus s’élever contre le régime.

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La réconciliation en cours entre l’Ethiopie et l’Érythrée

L’Érythrée d’Isaïas Afwerki connaît alors une période d’isolement à partir de 2001. L’Ethiopie refuse d’appliquer les accords d’Alger et continue d’occuper des zones revenant à l’Érythrée. Cette guerre larvée oblige le pays à maintenir un service militaire long et contraignant pour son économie. L’Ethiopie et son allié américain font voter des sanctions économiques sous de fausses allégations qui mettent l’économie du pays à genoux.

De nombreux jeunes érythréens bravent les horreurs de l’émigration clandestine pour échapper au service militaire et aux pénuries du quotidien. La jeune république prometteuse de 1991 est devenue un pays paria. Pendant cette période, l’Érythrée s’en remet à ses propres forces pour tenter de continuer à se développer malgré tout. Le peuple érythréen possède une forte confiance en soi et un sens accru de la justice sociale qui lui ont permis d’obtenir plusieurs succès importants. Ce pays est l’un des rares pays africains qui a atteint les objectifs de développement du millénium fixés par l’ONU. Par exemple, le taux de mortalité infantile a été divisé par 2 depuis 1990 et le taux de scolarisation est en hausse constante.

De manière inattendue, la situation se débloque en juillet 2018 à la faveur d’un changement de régime en Ethiopie. Le TPLF qui était l’ennemi mortel de l’Érythrée doit passer la main, usé par la corruption et une répression politique féroce. Le nouveau premier ministre Abiy Ahmed accepte enfin l’indépendance de l’Érythrée et tend la main à son voisin.

Depuis, les tensions militaires s’apaisent et les frontières s’ouvrent. Le rétablissement des relations économiques entre les deux pays semblent annoncer une nouvelle ère de développement dans une région qui a connu trop de souffrances et de guerres.

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