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L’Érythrée a vécu sous la bannière italienne pendant plus près de 50 ans. Cette période a profondément transformé l’Érythrée. En témoigne encore aujourd’hui le patrimoine architectural exceptionnel des grandes villes érythréennes! Mais l’empreinte italienne ne se limite pas aux constructions d’époque. En effet, elle se retrouve aussi dans la gastronomie ou dans les habitudes quotidiennes des Érythréens. La colonisation a propulsé l’Érythrée dans le monde moderne, mais a aussi apporté la guerre et des divisions qui n’ont pu être réellement surmontées qu’à l’indépendance en 1991.

La présence s’italienne s’explique par l’inauguration du canal de Suez le 17 novembre 1869. Le canal redonne un intérêt stratégique à une région oubliée des grandes puissances depuis le XVIème siècle. La Mer Rouge devient alors une artère vitale pour le commerce mondial et les communications maritimes. Afin de protéger la route des Indes, les Anglais vont favoriser la création d’une colonie italienne en Érythrée pour contrer les ambitions de leurs ennemis d’alors, les Français.

l’Italie rêve d’avoir ses propres colonies

L’Italie est une nation jeune dont l’unité remonte seulement à 1870. Les Italiens ont mobilisé leurs forces pour réaliser l’unité nationale et sont en position de faiblesse dans le « grand jeu » colonial.

Frustrée de ses prétentions sur la Tunisie en 1881 par la France, l’Italie cherche à tout prix à obtenir sa « place au soleil ». Un homme politique italien incarne cette volonté d’avoir des colonies : Francesco Crispi. Président du conseil de 1887 à 1891 puis de 1893 à 1896, Crispi fut le Jules Ferry italien.

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Francesco Crispi

L’opportunité érythréenne est une occasion en or pour l’Italie. Ils décident d’agir vite et vont y consacrer des moyens considérables. En premier lieu, les Italiens achètent en 1882 la baie d’Assab, dans le sud de l’Érythrée. Ils vont ensuite s’emparer du port de Massawa en 1885 grâce au soutien des Britanniques.

Après la conquête de la côte, les Italiens se lancent en 1887 à l’assaut des hauts plateaux de l’intérieur.

Une conquête difficile

Ils se heurtent à leur propriétaire, l’empereur éthiopien Yohannes IV. Après plusieurs succès, le corps expéditionnaire italien est bloqué à Dogali par le général Ras Aloula. Les Italiens sont abattus d’avoir perdu contre des « sauvages » qu’ils pensaient vaincre facilement. Ils vont aligner pas moins de 20000 hommes pour s’assurer la victoire et organiser un complot pour affaiblir Yohannes IV.

Le souverain éthiopien est alors dans une situation délicate, son empire étant menacé de toute part. Car en plus des Italiens, il est confronté aux Mahdistes du Soudan qui l’attaquent au nord. A cela s’ajoute Menelik, un noble influent de la région de Choa, qui convoite le trône impérial.  Les Italiens vont profiter de la situation pour reconnaître Menelik comme empereur légitime, espérant faire de lui leur marionnette.

La mort au combat de Yohannes IV en mars 1889 contre les Mahdistes permet à Menelik d’accéder au trône sous le nom de Menelik II. En reconnaissance de leur soutien, les Italiens se voient accorder la souveraineté sur l’Érythrée par le traité de Wouchalé signé le 2 mai 1889. Ce traité définit aussi des frontières, celles de l’Érythrée actuelle. Cependant, l’interprétation de ce traité est sujette à controverse. La version italienne de l’article XVII fait de l’Ethiopie un protectorat italien alors que la version éthiopienne est bien plus vague. Ce désaccord porte en germe la reprise prochaine des hostilités.

Le 1er janvier 1890, le roi Umberto Ier proclame l’Érythrée colonie italienne. L’Italie tient enfin sa première conquête : l’Érythrée devient la colonia primogenata et à ce titre, elle restera toujours le joyau de la couronne de l’empire italien.

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Des colons mal tolérés

Les premières années de la colonie sont marquées par la pacification de la région. L’armée italienne doit intervenir contre les Mahdistes qui menacent l’ouest de l’Érythrée jusqu’à leur destruction finale en 1899. Elle doit également mater les rébellions locales qui éclatent dans la colonie italienne.

Dès le départ, Crispi veut faire de l’Érythrée une colonie de peuplement pour empêcher l’émigration à destination des Etats-Unis ou de la France. A cette fin, les autorités confisquent la majeure partie des terres arables aux populations locales pour les réserver aux colons.

Cette politique de spoliation déclenche une rébellion d’ampleur dans le centre de la colonie italienne. Sous le commandement de Bahta Hagos, un ancien auxiliaire (ascari) de l’armée italienne, 1 600 hommes se révoltent pour chasser les Italiens de la colonie. Ils s’emparent de la ville de Segeneiti le 15 décembre 1894. Le 19, l’armée italienne intervient et écrase les rebelles. Bahta Hagos est tué au combat et sa dépouille est enterrée dans un endroit tenu secret. Cette rébellion sans lendemain consacre Bahta Hagos comme l’un des premiers martyrs du nationalisme érythréen.

La guerre contre l’Ethiopie : le fiasco italien

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Ménélik II

Ce soulèvement est d’autant plus préoccupant que les Italiens sont à nouveau en guerre avec l’Ethiopie. En 1893,  Menelik II dénonce l’encombrant traité de Wouchalé. Ce geste constitue un casus belli pour les Italiens qui se décident à conquérir toute l’Ethiopie. La guerre démarre en 1895 mais les Italiens sous-estiment gravement leur adversaire. Souverain éclairé, Menelik II a lancé une modernisation profonde de son pays et a veillé à constituer une armée puissante et bien armée. Il est ainsi capable d’aligner 80 000 hommes armés de fusils et d’artillerie. Le corps expéditionnaire italien sous les ordres du général Oreste Baratieri ne compte que 18 000 hommes.

Au vu de ce déséquilibre, l’avance italienne est prudente et Baratieri cherche à user la vaste armée éthiopienne. Le gouvernement Crispi, mécontent de ces maigres résultats, décide de forcer la main au général Baratieri. Il engage l’armée dans une bataille décisive autour de la ville d’Adoua.

La bataille d’Adoua, le tournant de la guerre

Cette bataille mal préparée tourne au désastre pour les Italiens qui subissent une défaite écrasante le 1er mars 1896. La bataille d’Adoua est la première défaite d’une puissance européenne face à une armée africaine. Cette humiliation marquera au fer rouge l’orgueil de la jeune nation italienne. Des émeutes éclatent alors dans les grandes villes italiennes pour réclamer la tête des coupables. Après avoir sacrifié en vain le général Baratieri, Crispi, discrédité, démissionne le 10 mars 1896.

Prudent, Menelik II préfère conclure une paix définitive avec les Italiens. Le traité d’Addis-Abeba signé le 23 octobre 1896 consacre l’Ethiopie comme nation indépendante mais reconnaît la souveraineté italienne sur l’Érythrée. C’est la fin du premier acte entre Ethiopiens et Italiens qui n’auront de cesse de méditer une revanche sanglante.

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La consolidation de la colonie italienne en Érythrée

La disgrâce de Crispi a pour effet de mettre fin à la politique de spoliation qui avait cours depuis 1890 dans la colonie italienne. Sous l’impulsion du gouverneur Martini (1897 – 1907), commence une phase de consolidation qui durera jusqu’en 1932.

Les autorités italiennes adoptent une approche plus souple et plus respectueuse des structures sociales en place. Partout où il est possible de le faire, les autorités italiennes s’appuient sur les potentats locaux pour maintenir l’ordre et lever les impôts. Elles prennent également soin de respecter les coutumes et les croyances des différents groupes ethniques, qu’ils soient chrétiens ou musulmans. L’objectif est de créer les conditions pour voir émerger une classe marchande prospère et pouvoir recruter sans difficulté des ascaris. En effet, les Italiens les emploieront massivement pour la conquête et la pacification des autres colonies italiennes. Les soldats érythréens y gagneront une réputation de guerriers farouches.

La politique de confiscation des terres est abandonnée et les autorités la remplacent par un système de plantations. Parallèlement, les Italiens vont mettre en place dans la colonie un réseau routier et ferroviaire moderne. Asmara devient la capitale de la colonie en 1900 quand le gouverneur Martini choisit de quitter la fournaise de Massawa pour les hauts plateaux au climat plus clément.

A la fin de cette période, la colonie italienne est pacifiée et la prospérité s’installe mais le rêve d’une grande colonie de peuplement a vécu. Seuls 4 700 Italiens, principalement des fonctionnaires, sont présents dans la colonie en 1931. Cependant, la volonté toujours aiguë de venger la défaite d’Adoua va bouleverser l’Érythrée.

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Asmara en 1929

 Le nouvel Empire Romain en Afrique

L’avènement du fascisme en 1922 n’a eu que peu d’impact en Érythrée. Mais la situation change radicalement à partir de 1932 quand Mussolini décide de faire de la Corne de l’Afrique le centre de l’expansion italienne. Mussolini souhaite venger dans le sang la défaite d’Adoua et créer un empire d’un seul tenant : l’Afrique Orientale Italienne (AOI), réunissant l’Ethiopie avec les colonies italiennes de Somalie et d’Érythrée. Dans la vision mussolinienne, l’AOI sera le nouvel Empire Romain où le génie italien triomphant pourra exprimer la supériorité du modèle fasciste.

Pour faire aboutir son projet, Mussolini ne regarde pas à la dépense. Entre 1932 et 1940, l’Italie va consentir à un effort considérable en hommes et en matériel. L’Érythrée doit devenir la base arrière de l’agression fasciste. L’afflux de colons et d’investissements entraîne un développement économique accéléré avec la construction d’infrastructures de qualité : réseau téléphonique, routes asphaltées et même un téléphérique de 75km de long reliant Asmara à Massawa pour le transport de marchandises.

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Des villes comme Asmara ou Dekemhare sont repensées sur la base de schémas directeurs d’urbanisation qui mettent en œuvre les concepts les plus modernes. C’est à cette époque que les architectes italiens transforment Asmara pour créer une petite Rome africaine, vitrine du modernisme italien et du fascisme triomphant.

La ségrégation

Dans le nouvel Empire Romain, les Érythréens n’ont qu’un rôle subalterne à jouer et doivent se contenter d’être soldats ou ouvriers. Pour s’assurer de la docilité des « indigènes », les autorités fascistes accentuent les mesures discriminantes. A partir de 1932, un apartheid strict est mis en place pour séparer les Italiens des « sauvages » : création de quartiers indigènes, ségrégation dans les transports en commun ou les restaurants. Parallèlement, les Érythréens se voient refuser l’enseignement au-delà du cycle élémentaire. Les écoles rurales tenues par des missionnaires doivent fermer. L’objectif est d’éviter la formation d’élites locales capables de développer une revendication nationaliste.

La conquête éthiopienne

En octobre 1935, Mussolini déclare la guerre à l’Ethiopie de l’empereur Hailé Sélassié. 600 000 hommes équipés d’avions et de tanks vont affronter l’armée éthiopienne restée au temps de Menelik II. Malgré une résistance acharnée, les Éthiopiens succombent face des Italiens qui n’hésiteront pas à bombarder les civils et à employer des gaz de combat. Tout au long de cette campagne, les ascaris érythréens seront en première ligne et subiront des pertes importantes.

Le 2 mai 1936, l’empereur Hailé Sélassié s’exile en Angleterre. Les Italiens occupent Addis-Abeba le 5 mai. Le 1er juin 1936, Mussolini peut enfin proclamer l’Afrique Orientale Italienne. Adoua est effacée dans le sang. Au sein de l’AOI, l’Érythrée occupe une place centrale et doit devenir la locomotive industrielle de l’Empire. Les investissements massifs continuent à se déverser sur la colonie italienne. L’industrialisation s’appuie sur l’arrivée continuelle de colons. Leur nombre passe de 4 700 en 1935 à 65 000 en 1939.

A cette date, l’Érythrée est un des pays les plus modernes du continent africain. Le taux d’urbanisation est de 20%, l’un des plus élevés d’Afrique et plus de 2 000 usines légères produisent des biens allant des pâtes aux paires de chaussures en passant par les cigarettes. Cependant, l’entrée de l’Italie dans la seconde guerre mondiale va ruiner les rêves de grandeur du fascisme.

La fin de la colonie italienne

En juin 1940, l’entrée en guerre de l’Italie entraîne le début des hostilités avec les Britanniques en Afrique Orientale. Les troupes italiennes, sous le commandement du vice-roi Amédée de Savoie-Aoste, profitent de l’impréparation britannique pour s’emparer de petites villes frontières au Soudan et au Kenya. Mais ces succès sont sans lendemain. Coupés de la métropole et sans espoir de ravitaillement, les Italiens sont contraints de passer rapidement à la défensive. L’Érythrée et sa base industrielle sont la clef de cette campagne. Les Italiens y concentrent leurs meilleures troupes, qui capitulent pourtant à Keren le 6 mars 1941. Les Britanniques peuvent s’emparer de toute l’Érythrée sans résistance. La résistance italienne s’effondre et Amédée de Savoie-Aoste se rend le 18 mars 1941 à Amba Alagi.

Après près de 50 ans de présence, c’est la fin de la colonie italienne en Érythrée. Victorieux, les Anglais mettent en place une administration militaire provisoire pour diriger l’Érythrée en attendant la victoire finale.

Les italiens laisseront cependant une forte empreinte culturelle sur l’Érythrée. Que ce soit pour la gastronomie ou le vélo, les Érythréens ont intégrés de nombreux éléments d’origine italienne dans leur culture !  

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